BREVE DE VIE

Le jour où j’ai tué…

|  Jules  | 

Bordeaux 

06 Avril 2018

En me déplaçant dans Bordeaux, que ce soit en tram, à vélo, en bus, j’ai toujours fait des rencontres surprenantes, dérangeantes, ou encore fascinantes. C’est ainsi que certaines m’ont inspirées des histoires, que j’aimerai partager ici.

Si cette nouvelle vous rappelle quelqu’un, c’est peut être que la personne qui me l’a raconté est un proche, alors prenez le temps de l’écouter.

Ce qui suit n’est qu’une fiction romancée sur la base d’une histoire vraie. Seuls les faits historiques sont avérés.

J‘ai plus souvent envie de me lever le matin, parfois j’aimerai seulement pouvoir survivre en me nourrissant des images abrutissantes de la télé, que quelque chose fasse taire celles qui sont dans ma tête. Parfois les jours m’aveuglent de leur lumière, m’assomment de leur banalité, parfois je voudrais simplement dormir des jours entiers, jusqu’au jour où l’on me décèlerait une maladie en phase terminale. Je ne vois pas souvent la reconnaissance dans les regards des gens qui m’entourent. Souvent je vois du mépris, je sens que les gens me regardent comme un type qui serait capable de scouatter devant un supermarché avec une canette de bière. J’ai jamais bien compris ce que les gens faisaient dans leur vie. Où ils vont quand je les croise, pourquoi ils y vont, je vois toujours les mêmes têtes, les mêmes regards las, les mêmes épaules voutées. Et je me demande, celui là, qu’est ce qu’il a vécu ? Est ce qu’il me le raconterait ? Non. Les gens sont bien trop individualiste, et je l’ai compris, trop fiers pour se montrer sous leur vrai jour. Même le mariage bien souvent ne les déride pas, il reste chacun de leur côté, en veillant bien sagement à répondre aux attentes de leur compagnon d’une vie, en oubliant les leurs.

J’ai compris il y’a bien longtemps que je n’arriverai pas à me glisser dans une vie d’épaules voutées et de regard las. J’avais cette envie depuis toujours de rendre fier les gens autour de moi, parce que j’étais terriblement fier de là où je venais. J’ai toujours voulu que mes parents parlent de moi avec de grands gestes, des sourires émus, et des cris de joie en me voyant franchir le portillon de notre maison à Kairouan.

Je venais de fêter mes 12 ans quand mon père a embrassé la porte de la maison en partant de Kairouan. 

Ma mère avait été remercié par ses patrons français et ne pouvait plus subvenir aux besoins de la famille. Lors de son dernier jour sa patronne lui a fait ce cadeau ironique, une montre à gousset en lui disant qu’un jour, le temps serait venu pour elle de retrouver un emploi. Papa était blessé de guerre, et la pension qu’on lui donnait chaque mois ne nous suffisait plus. On a rempli nos valises de souvenirs, et maman a rempli la montre de sable, pour que quand notre terre aurait oxydé la montre nous saurions quand rentrer chez nous.

J’ai vu mon père dépérir, et maman se tuer à la tâche, ici en France. On m’avait seulement appris à me battre et à être fier de qui j’étais, pour qui j’étais. Nous vivions dans un appartement froid traversé de courants d’airs avec deux autres familles qui avaient quittés Kairouan plus tôt. Je partageais mon lit, tête bêche avec Samuel, un jeune qui venait de commencer ses classes pour devenir un jour mon camarade de fortune. Peu après, je devenais légionnaire parachutiste, et on m’envoya au Kosovo en 1998. 

« On m’a donné 30 secondes pour le connaître, avant de sauter. »

Je n’étais plus le même, ni mon regard ni mes attentes. Je n’avais plus qu’une idée en tête, rétablir la justice. Pour mes parents, pour ceux pour qui je me battais, pour ceux que je laissais derrière moi et qui n’avait pas voulu ça. Je n’avais encore jamais eu de petite amie, je ne connaissais que le poids de l’amour de mes parents, et ainsi rien de plus pur que cela. 

J’avais été déployé dans tout un tas de pays avant, puis encore après ça, cette mission n’était pas une qui semblait être si différente des autres. Mais dans l’avion qui survolait la zone où je sauterai bientôt, il y’avait des chiens. A part de l’amour, je n’avais jamais rien possédé, à 12 ans je quittais tout ce que je connaissais, à 17, je partais déjà me battre. La raison pour laquelle mon coeur battait c’était simplement de la mécanique, rien ne m’animait à part le désir de rentrer et donner une sorte de raison à tout ce qui m’arrivait. Je m’efforçais toujours d’accueillir chaques épreuves et chaque nouvel obstacle comme une nouvelle leçon à apprendre et comprendre. 

Je me souviens du chien qu’on m’a assigné aussi précisément que cette stupide montre à gousset, ou du vent qui soulevait des nuages de sable dans la rue de mon école. Un gros chien, duquel je me serais écarté si je l’avais croisé dans la rue. Et j’ai compris qu’il ne me servirait qu’à me sauver, et me permettre seulement d’avancer deux pas de plus, si Dieu ne m’en donnait que trois à faire en aterrissant. Mais aussi stupide que cela puisse paraitre, aussi futile, il était important que j’établisse un lien avec lui, pour moi, pour trouver une raison à tout cela. On nous a tous donné 30 secondes pour le connaître avant de sauter, son nom, sa race, son âge, quel entraînement il avait suivi.

J’ai oublié son nom parce que de toute façon je n’aurai pas eu besoin de l’appeler. Il a été attaché à moi, et pour la première fois un coeur étranger battait très fort contre le mien. J’ai senti sa peur glisser sur moi lentement, les entrainements qu’il avait suivi n’avait servi à rien, c’était son instinct animal qui le dominait, il avait peur, et m’avait uriné dessus dès que la porte de l’avion s’était ouverte. Mais il n’avait qu’une mission aujourd’hui, me maintenir en vie plus longtemps que prévu, en marchant pour moi sur cette bombe serbe. Je n’ai pas eu le temps de m’y attarder, c’est peut être même à ce moment que j’ai oublié son nom, ou dans l’avion, aussitôt qu’on me l’a dit. J’étais conditionné pour oublier le plus dur, mes sentiments ou comment rester humain pendant une guerre.

Les ordres reçus étaient clairs. Ne faire aucun prisonnier, et aucun épargné. Plus tard l’OTAN ordonnerait un nouveau bombardement où plusieurs milliers de civiles périraient. Cette guerre ne devait pas être comprise, assimilée ou résolue proprement. Mais simplement éradiquée. 

C’était le 14 octobre 1998, et de ma vie, c’est le jour où j’ai le plus tué d’Hommes. Je n’ai jamais pu ramener maman malade à Kairouan, et papa est décédé il y’a 2 ans dans son lit. Toute ma vie, j’ai utilisé mon argent pour des rêves et des souvenirs envolés, pour les ramener aussi vite qu’ils m’avaient été arrachés. Et de ma vie pourtant, c’est tout ce que j’ai fait. Arrachés des vies pour le compte de plus grand. Et on m’a appris à ne pas m’y accrocher. Si je devais remplir des montres à gousset de tout ce temps et ce sable qui a entouré ma vie, maman serait déjà rentré et siroterait une limonade en discutant avec notre voisine, debout derrière sa haie de lauriers. Je n’ai rempli mes poches que d’argent, et je ne sais pas comment j’aurai pu faire pour que les choses soient autrement. Le plus dur, c’est de me rendre compte que même en y réfléchissant, je ne sais pas ce que j’aurai pu faire.

Aujourd’hui, de tous mes combats menés, le seul que j’ai perdu, c’était le plus important.

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